La Fronde : l’enfance mouvementée de Louis XIV

Introduction

Un roi enfant contraint de quitter Paris de nuit, des barricades dans les rues, des princes qui retournent leurs armes contre le gouvernement : entre 1648 et 1653, la Fronde ébranle la monarchie française. Alors que la guerre contre l’Espagne se poursuit, les impôts et le renforcement du pouvoir royal nourrissent des oppositions qui se rejoignent sans toujours partager les mêmes objectifs.

La crise commence par une révolte des magistrats, puis se prolonge dans les soulèvements des grands seigneurs. Anne d’Autriche et Mazarin défendent l’autorité du jeune Louis XIV, au prix de concessions, d’exils et de campagnes militaires. Leur victoire laisse un royaume éprouvé et un souverain durablement marqué par la guerre civile.

La régence d’Anne d’Autriche (1643–1648)

Un roi âgé de quatre ans

Le 14 mai 1643, Louis XIII meurt quelques mois après Richelieu. Son fils, né le 5 septembre 1638, devient roi à quatre ans et huit mois. La succession est assurée, mais l’enfant ne peut exercer lui-même le gouvernement. Sa mère, Anne d’Autriche, prend la régence.

Avant sa mort, Louis XIII avait prévu de limiter les pouvoirs d’Anne d’Autriche en l’obligeant à gouverner avec un conseil. Mais le 18 mai 1643, la régente obtient du Parlement de Paris l’annulation de ces dispositions : elle peut désormais gouverner sans les contraintes imposées par son époux. En lui accordant ce soutien, les magistrats affirment aussi leur capacité à intervenir dans les affaires du royaume lorsque le roi est trop jeune pour gouverner lui-même.

Anne d'Autriche et le jeune Louis XIV
Anne d'Autriche et le jeune Louis XIV
Charles et Henri Beaubrun, vers 1644–1645 — Château de Versailles. L'héritier né en 1638 est représenté après son avènement, pendant la régence de sa mère.

Anne d’Autriche et le cardinal Mazarin

Anne d’Autriche choisit de s’appuyer sur Jules Mazarin, un diplomate d’origine italienne, naturalisé français et devenu cardinal. Protégé de Richelieu, il poursuit la politique du règne précédent : défendre l’autorité monarchique à l’intérieur et combattre les Habsbourg à l’extérieur. La régente, pourtant née infante d’Espagne, fait passer les intérêts de la Couronne française avant ses liens familiaux.

Cette continuité déçoit les grands seigneurs qui espéraient retrouver une place décisive au Conseil. Le principal ministre concentre les jalousies : ses adversaires dénoncent son influence sur la reine et les faveurs qu’il distribue. Le soutien constant de la régente sera pourtant l’un de ses meilleurs atouts pendant la crise.

Une intimité discutée

Une profonde affection unit Anne d’Autriche et Mazarin, comme en témoigne leur correspondance. Souvent interprétée comme un amour réciproque, cette proximité nourrit les attaques des frondeurs. L’existence d’une liaison charnelle ou d’un mariage secret demeure cependant incertaine.

Dans Vingt ans après, Alexandre Dumas présente leur relation comme une histoire d’amour et reprend l’hypothèse du mariage secret. Cette scène romanesque, écrite au XIXe siècle, contribue à leur légende sans constituer une preuve historique.

Le cardinal Mazarin
Le cardinal Mazarin
Portrait du cardinal Mazarin, par l'atelier de Pierre Mignard, 1658-1660, Chantilly, musée Condé.

La guerre, les impôts et le mécontentement

Depuis 1635, la France combat directement l’Espagne dans le cadre de la guerre engagée sous Louis XIII et Richelieu. Entretenir les armées exige des sommes considérables. La monarchie augmente les prélèvements, emprunte et multiplie les expédients financiers. Dans les campagnes, les impôts s’ajoutent aux réquisitions et aux passages des soldats ; dans les villes, de nouvelles taxes provoquent la colère.

Les officiers royaux, propriétaires de leurs charges, défendent aussi leurs revenus et leurs compétences face aux intendants envoyés dans les provinces. Les tensions fiscales rejoignent ainsi une contestation de la manière de gouverner. Les traités de Westphalie, en octobre 1648, mettent fin à la guerre de Trente Ans, mais la guerre franco-espagnole continue : les besoins d’argent demeurent.

La Fronde parlementaire (1648–1649)

Le Parlement de Paris défie le pouvoir royal

Le Parlement de Paris est une cour de justice composée de magistrats qui ont acheté leur charge. Il enregistre les actes royaux et peut adresser des remontrances au souverain. Cette fonction lui permet de contester les mesures fiscales, sans faire de lui une assemblée d’élus comparable à un parlement actuel.

En 1648, des représentants des cours souveraines parisiennes se réunissent dans la chambre Saint-Louis. Ils élaborent un programme de vingt-sept articles : limitation du rôle des intendants, contrôle des nouveaux impôts et garanties contre les emprisonnements arbitraires. Les magistrats défendent leurs intérêts, mais prétendent aussi protéger les sujets contre les abus du gouvernement. La régente doit accepter des concessions pendant l’été.

La journée des Barricades

Après la victoire du Grand Condé sur les Espagnols à Lens, le 20 août 1648, la cour croit pouvoir reprendre l’initiative. Le 26 août, elle fait arrêter plusieurs magistrats, dont Pierre Broussel, très populaire pour son opposition aux taxes. Paris se soulève ; le lendemain, les rues se couvrent de barricades.

Face à l’ampleur du mouvement, Anne d’Autriche cède. Broussel est libéré le 28 août. La foule vient d’imposer un recul au gouvernement. Jean-François Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris et futur cardinal de Retz, utilise son influence dans la capitale pour peser sur la crise. Le conflit dépasse désormais les discussions entre la cour et les magistrats.

L’arrestation de Pierre Broussel
L’arrestation de Pierre Broussel
L'arrestation de Pierre Broussel. Conseiller au Parlement de Paris, Mazarin ordonne son arrestation en 1648, provoquant le début de la Fronde ©Getty - Culture Club / Bridgeman
La guerre des mazarinades

Pendant la Fronde, des milliers de brochures, chansons et satires circulent sous le nom de « mazarinades ». Beaucoup attaquent Mazarin, son enrichissement ou son origine italienne ; certaines le défendent. Vendus dans la rue, lus et commentés, ces textes font de la querelle politique une bataille publique. Leurs accusations renseignent sur les passions du temps, mais ne constituent pas à elles seules des preuves contre le ministre.

La fuite de la cour à Saint-Germain

Les compromis de l’automne n’apaisent pas la défiance. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, Anne d’Autriche, Louis XIV et Mazarin quittent secrètement Paris pour Saint-Germain-en-Laye. Cette retraite soustrait la famille royale à la pression de la capitale et permet d’organiser sa réduction par les armes.

Le prince de Condé, encore fidèle au gouvernement, commande les troupes chargées de bloquer Paris et son ravitaillement. Le Parlement organise la résistance avec l’appui de princes et de grands seigneurs. Les affrontements autour de la ville et la difficulté à faire entrer les vivres frappent les habitants. Une querelle institutionnelle a débouché sur la guerre civile.

La paix de Rueil

Les magistrats redoutent une prolongation du blocus et une agitation populaire qu’ils ne maîtrisent pas. La cour souhaite, de son côté, dégager ses forces pour la guerre extérieure. Les négociations aboutissent à la paix de Rueil, le 11 mars 1649, complétée par l’accord de Saint-Germain au début d’avril.

Le Parlement renonce à son entreprise politique en échange d’une amnistie et du maintien d’une partie des concessions antérieures. Mazarin reste au gouvernement. La cour revient à Paris en août : la Fronde parlementaire s’achève, mais les rivalités entre les princes et le ministre demeurent. Le règlement du conflit laisse aussi ouvertes les causes financières du mécontentement.

Le château de Saint-Germain-en-Laye
Le château de Saint-Germain-en-Laye
Israël Silvestre et Jean Lepautre, 1658 — Musée Carnavalet. Une vue de la résidence où la cour se réfugie en janvier 1649.

La Fronde des princes (1650–1653)

L’arrestation du Grand Condé

Vainqueur de Rocroi en 1643 et sauveur du gouvernement pendant le blocus de Paris, le Grand Condé estime que ses services lui donnent droit à une influence prépondérante. Premier prince du sang, il appartient à une branche cadette des Bourbons. Ses exigences et celles de son entourage inquiètent Mazarin, qui cherche à se dégager de cette tutelle.

Le 18 janvier 1650, la cour fait arrêter Condé, son frère le prince de Conti et leur beau-frère le duc de Longueville. Le coup de force écarte trois personnages puissants, mais mobilise leurs familles et leurs clientèles. Les partisans des princes transforment leur libération en cause politique et militaire.

Le retour des révoltes nobiliaires

Les troubles gagnent plusieurs provinces, notamment la Normandie, la Bourgogne et la Guyenne. Les grands seigneurs disposent de gouvernements provinciaux, de places fortes et de réseaux de fidélité qui leur permettent de lever des hommes. La duchesse de Longueville et la princesse de Condé, Claire-Clémence de Maillé-Brézé, participent activement à la défense des prisonniers.

Une coalition rapproche les anciens frondeurs parisiens et les partisans des princes. Sous leur pression, Mazarin quitte le royaume en février 1651 et les captifs retrouvent la liberté. L’entente se défait pourtant rapidement. Condé reprend les armes et recherche l’appui de l’Espagne : la lutte contre le ministre se mêle ouvertement à la guerre menée contre la France.

Le Grand Condé
Le Grand Condé
Juste d’Egmont, 1654–1658 — Musée Condé, Chantilly. Le prince est représenté en chef de guerre, peu après la Fronde.

Condé contre Turenne

Deux des meilleurs chefs militaires du temps se retrouvent dans des camps opposés. Leur fidélité n’a pourtant rien d’immuable. Turenne a lui-même soutenu la Fronde et combattu aux côtés des Espagnols avant de se rallier à la cour en 1651, après son revers de Rethel. Il devient ensuite l’un des principaux défenseurs du pouvoir royal contre Condé.

En 1652, leurs manœuvres portent la guerre dans le centre du royaume et autour de Paris. Les villes négocient avec les chefs militaires les conditions du passage de leurs troupes. Dans les campagnes, les paysans doivent nourrir les soldats et parfois fuir pour échapper aux violences. Les pillages ravagent les villages et compromettent les récoltes, aggravant la misère des habitants.

Paris au cœur de la guerre civile

Le 2 juillet 1652, les troupes royales attaquent l’armée de Condé au faubourg Saint-Antoine, sous les murs de Paris. La Grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans et cousine du roi, intervient : elle fait ouvrir les portes aux soldats du prince et tirer les canons de la Bastille contre l’armée royale. Cette action sauve les frondeurs d’un désastre.

La victoire politique leur échappe cependant. Le 4 juillet, l’attaque de l’Hôtel de Ville et les violences contre les notables aggravent les divisions parisiennes. La capitale connaît les difficultés de ravitaillement, l’insécurité et les pressions des factions. Une partie de ceux qui combattaient le gouvernement souhaitent désormais le retour de l’ordre.

Le combat du faubourg Saint-Antoine
Le combat du faubourg Saint-Antoine
Anonyme, XVIIe siècle — Château de Versailles. Une représentation des combats du 2 juillet 1652, sous les murs de la Bastille.

La victoire de Mazarin

La division des frondeurs

Le rejet du ministre n’a jamais suffi à unir durablement ses adversaires. Les magistrats veulent préserver leurs charges et contrôler les décisions fiscales ; les princes réclament des commandements et l’accès au gouvernement ; les habitants espèrent surtout un allègement des impôts et la paix. Ces aspirations peuvent se rejoindre, puis entrer en conflit.

Anne d’Autriche et Mazarin exploitent ces désaccords par des négociations et des ralliements. Le cardinal, revenu en France à la fin de 1651, s’éloigne de nouveau à l’été 1652 pour faciliter l’apaisement. En retirant provisoirement la cible commune des opposants, la cour rend plus difficile la poursuite d’une rébellion qui prétend rester fidèle au roi.

Le retour du roi à Paris

Louis XIV a été déclaré majeur le 7 septembre 1651, à treize ans, selon l’usage monarchique. La régence est donc terminée, même si sa mère et son ministre continuent de jouer un rôle essentiel. Le pouvoir peut désormais exiger l’obéissance au nom d’un souverain en âge de gouverner.

Après le départ de Condé, le roi et Anne d’Autriche rentrent à Paris le 21 octobre 1652. Le Parlement est rappelé à ses fonctions judiciaires et doit renoncer à intervenir dans les affaires générales de l’État. La reprise de la capitale repose autant sur la lassitude et les ralliements que sur les succès militaires.

Généalogie des Bourbons-Condé

Les Condé et les Conti appartiennent à la famille des Bourbons, comme Louis XIV. Le Grand Condé, le prince de Conti et la duchesse de Longueville sont frères et sœur. D’autres frondeurs sont encore plus proches du roi : Gaston d’Orléans est son oncle et la Grande Mademoiselle sa cousine. Pendant la Fronde, plusieurs membres de la famille royale prennent ainsi les armes contre le gouvernement (Frondeurs ici en rose).

La fin de la Fronde

Mazarin retrouve Paris en février 1653. La résistance se prolonge toutefois à Bordeaux, où le mouvement de l’Ormée a donné à la révolte une dimension populaire et municipale qui déborde les ambitions des princes. La soumission de la ville, pendant l’été 1653, marque la fin des principaux foyers de la Fronde.

Condé continue de combattre au service de l’Espagne jusqu’à la paix des Pyrénées de 1659, qui permet sa réconciliation avec le roi. Le gouvernement sort vainqueur de la crise, sans avoir résolu tous ses problèmes financiers. Pour les populations, la fin des révoltes intérieures ne signifie pas encore celle de la guerre extérieure.

Le soleil après la nuit

En février 1653, Louis XIV danse dans le Ballet royal de la nuit. Au terme du spectacle, il apparaît en Soleil levant. Dans le contexte du retour à l’ordre, cette image associe le jeune souverain à la lumière qui dissipe les ténèbres. Les arts contribuent ainsi à transformer une victoire encore récente en promesse de paix et de puissance.

Louis XIV en Soleil levant
Louis XIV en Soleil levant
Dessin anonyme, vers 1653 — Bibliothèque nationale de France. Costume du Soleil levant dans le Ballet royal de la nuit.

Les leçons retenues par Louis XIV

La méfiance envers Paris et les parlements

Pour Louis XIV, la Fronde est une expérience vécue : départ nocturne, déplacements de la cour, contestation de ses proches et combats observés pendant son adolescence. Elle nourrit sa méfiance envers les institutions et les forces capables de limiter son autorité. Paris demeure une capitale indispensable, mais aussi une ville dont il a éprouvé la capacité de résistance.

Durant son règne personnel, il encadre davantage les parlements. En 1673, il leur impose notamment d’enregistrer les actes royaux avant de présenter leurs remontrances. L’installation de la cour et du gouvernement à Versailles, en 1682, contribue également à éloigner le pouvoir de la pression parisienne, même si ce choix répond aussi à des ambitions artistiques, politiques et dynastiques.

La noblesse tenue à distance du pouvoir

La révolte a montré le danger de princes disposant de leurs propres clientèles et capables de négocier avec l’ennemi. Louis XIV cherche donc à maîtriser l’accès aux décisions et à faire dépendre les honneurs de sa faveur. Il distingue la dignité du rang et la participation effective au gouvernement : la naissance ne suffit plus à imposer sa présence dans les conseils les plus restreints.

La noblesse conserve pourtant de grandes responsabilités dans les armées, à la cour et dans les provinces. Le roi la récompense autant qu’il la surveille. Le retour du Grand Condé au service de la monarchie montre que la réconciliation des anciens adversaires fait aussi partie de cette politique.

Vers le gouvernement personnel

La victoire de 1653 ne marque pas le début du gouvernement personnel. Pendant huit ans encore, Mazarin dirige les affaires et poursuit l’apprentissage politique du souverain. À sa mort, le 9 mars 1661, Louis XIV décide de gouverner sans principal ministre, en travaillant directement avec ses conseils et ses secrétaires d’État.

La Fronde a renforcé sa volonté d’être obéi et sa prudence envers les grands. Elle n’explique cependant pas à elle seule la monarchie de son règne : celle-ci prolonge une construction engagée avant lui, notamment sous Louis XIII et Richelieu. La guerre civile a révélé les fragilités du pouvoir royal ; son échec a donné au jeune roi les moyens de reprendre cette œuvre avec une autorité affermie.

Louis XIV terrassant la Fronde
Louis XIV terrassant la Fronde
Gilles Guérin, 1653, terre cuite — Musée du Louvre. Une allégorie qui célèbre le rétablissement de l’autorité royale.

Sources et liens