Les conquêtes du Nouveau Monde

Introduction

À la fin du XVe siècle, alors que l’Europe entre dans l’époque moderne, les navigateurs élargissent leurs horizons. Le commerce des épices, la recherche de l’or, la volonté de répandre le christianisme, mais aussi la curiosité et l’ambition poussent les souverains à financer des voyages lointains. Les progrès des navires, de la cartographie et des techniques de navigation rendent ces entreprises possibles. (cf. Progrès techniques dans la navigation)

Le Portugal et l’Espagne ouvrent la voie, en cherchant de nouvelles routes vers l’Asie. Leurs expéditions conduisent aussi à la rencontre des Amériques, ce « Nouveau Monde » pour les Européens, pourtant peuplé depuis des millénaires. La France, d’abord tournée vers les affaires européennes et les guerres d’Italie, participe à son tour à ces explorations.

Les explorations portugaises

Le rôle d’Henri le Navigateur

Au XVe siècle, le prince Henri le Navigateur (1394–1460) encourage les voyages portugais dans l’Atlantique et le long des côtes africaines. Il soutient des expéditions, rassemble des informations et favorise l’accumulation des connaissances nautiques. Son rôle est surtout celui d’un organisateur et d’un protecteur des navigateurs. La célèbre « école de Sagres », qu’on lui attribue souvent, relève d’une tradition postérieure plutôt que d’une institution dont l’existence serait établie.

Les marins portugais reconnaissent progressivement les côtes de l’Afrique occidentale. Ils recherchent des débouchés commerciaux, de l’or et une route maritime vers les marchés asiatiques. Cette expansion s’accompagne également, dès le XVe siècle, de la capture et du commerce d’Africains réduits en esclavage.

Henri le Navigateur
Henri le Navigateur
Détail du panel de Saint Vincente de Nuno Gonçalves, 1470

De la côte africaine à la route des Indes

Les voyages se poursuivent après la mort du prince, avec deux étapes décisives :

  • En 1488, Bartolomeu Dias franchit le cap de Bonne-Espérance, à l’extrémité méridionale de l’Afrique, ouvrant la voie vers l’océan Indien.
  • De 1497 à 1499, Vasco de Gama accomplit le premier voyage portugais jusqu’en Inde et retour. Il atteint Calicut en 1498.

Cette route permet aux Portugais d’accéder par mer au commerce des épices, jusque-là acheminées vers l’Europe par plusieurs réseaux et intermédiaires (notamment les « routes de la Soie »). Elle prépare l’installation de comptoirs et l’affirmation de la puissance portugaise dans l’océan Indien.

L’Espagne et les voyages de Christophe Colomb

Le soutien des Rois catholiques

Le navigateur génois Christophe Colomb propose de rejoindre l’Asie en traversant l’Atlantique vers l’ouest. Il sous-estime fortement la distance à parcourir, mais finit par obtenir l’appui d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon. En 1492, la prise de Grenade achève la Reconquista ; les souverains veulent désormais accroître leur prestige, étendre la foi chrétienne et rivaliser avec le Portugal.

Les capitulations de Santa Fe (contrat entre Colomb et les souverains), signées le 17 avril 1492, fixent les conditions de l’entreprise et les avantages promis à Colomb : titres d’amiral, de vice-roi et de gouverneur des terres qu’il découvrirait, ainsi qu’une part des richesses obtenues. L’exploration associe ainsi les intérêts de la monarchie aux ambitions personnelles du navigateur.

Les trois navires de Christophe Colomb

La petite flotte de Colomb réunit la Niña, la Pinta et la Santa María. On parle souvent des « trois caravelles », mais seules la Niña et la Pinta sont des caravelles : la Santa María est une nef, plus grande. Colomb commande cette dernière, tandis que les frères Martín Alonso et Vicente Yáñez Pinzón dirigent respectivement la Pinta et la Niña.

Les quatre voyages de Colomb

Colomb quitte Palos le 3 août 1492 avec la Santa María, la Pinta et la Niña. Le 12 octobre 1492, ses hommes atteignent une île des Bahamas, appelée Guanahani par ses habitants et renommée San Salvador. Il explore ensuite Cuba et Hispaniola, tout en croyant approcher les Indes. De cette erreur vient le nom d’« Indiens » donné aux populations américaines.

Trois autres voyages, entre 1493 et 1504, lui permettent de reconnaître d’autres îles des Antilles et des portions des côtes continentales. Dès la deuxième expédition, l’arrivée de colons marque le passage de l’exploration à la colonisation.

Le partage de Tordesillas

En 1494, sous l’égide du pape Alexandre VI, la Castille et le Portugal s’accordent sur une ligne de partage dans l’Atlantique : les terres situées à l’ouest doivent revenir à la Castille, celles de l’est au Portugal. Cet accord permettra aux Portugais de revendiquer le Brésil. Les peuples concernés ne sont pas consultés, et les autres puissances européennes contesteront ce partage.

Les autres grandes expéditions du XVIe siècle

Magellan et Elcano : le premier tour du monde

En 1519, Fernand de Magellan, un Portugais au service de l’Espagne, part chercher une route occidentale vers les îles aux épices. Il trouve un passage au sud de l’Amérique, le futur détroit de Magellan, puis traverse le Pacifique. Le voyage est éprouvant : les équipages affrontent les tempêtes, la faim, les maladies et les mutineries.

Magellan meurt aux Philippines en 1521. Juan Sebastián Elcano ramène en Espagne, en 1522, la Victoria, seul navire de l’expédition à achever le tour du monde. Cette première circumnavigation révèle aux Européens l’étendue du Pacifique et les distances qui séparent réellement les continents.

Cortés et la conquête du Mexique

Les explorations ouvrent aussi la voie aux conquêtes. En 1519, Hernán Cortés quitte Cuba et débarque au Mexique avec quelques centaines d’Espagnols, attiré par les richesses de l’Empire aztèque. Il découvre un monde de cités et de peuples rivaux, dont certains supportent mal les tributs imposés par les Mexicas. Après des combats et des négociations, il s’allie notamment aux Tlaxcaltèques, ennemis de cette puissance. Leur soutien militaire et matériel devient décisif. À l’automne, Cortés entre à Tenochtitlán, la capitale, puis prend le souverain Moctezuma en otage.

La situation dégénère en 1520 : les violences espagnoles provoquent un soulèvement, et Cortés doit fuir la ville avec de lourdes pertes lors de la Noche Triste. Il reconstitue ses forces auprès de ses alliés et revient assiéger Tenochtitlán en 1521. La famine, les combats et une épidémie de variole affaiblissent ses habitants. La capitale tombe le 13 août, et les Espagnols y établissent Mexico. Cette victoire ouvre la construction de la Nouvelle-Espagne ; elle repose autant sur les alliances autochtones et les divisions politiques que sur les armes européennes.

Cortés et la Malinche
Cortés et la Malinche
Jesús Helguera, La Malinche, 1941. A collaboration between Carolina Performance and the Quintana Corral Family. © Calendarios Landin
La Malinche, l'interprète de Cortés

Connue aussi sous les noms de la Malinche et de doña Marina, Malintzin est une jeune femme autochtone réduite en esclavage, puis remise aux Espagnols en 1519. Elle parle le nahuatl et une langue maya : au début, elle traduit avec l’aide de l’Espagnol Jerónimo de Aguilar, avant d’apprendre elle-même le castillan. Sa connaissance des langues et des usages locaux lui donne un rôle majeur dans les négociations et les alliances de Cortés. Elle a aussi avec lui un fils, Martín. Son parcours mêle ainsi la contrainte, la médiation politique et une relation personnelle avec le conquérant.

Pizarro et la conquête de l’Empire inca

Au début des années 1530, Francisco Pizarro s’avance dans les Andes, où s’étend l’Empire inca, gouverné depuis la capitale Cuzco. Une guerre de succession vient d’opposer les frères Huáscar et Atahualpa, laissant le pouvoir divisé malgré la victoire de ce dernier. Pizarro exploite cette fragilité : en novembre 1532, il s’empare d’Atahualpa à Cajamarca et utilise sa captivité pour exiger une immense rançon en or et en argent.

Malgré la livraison des trésors, Atahualpa est exécuté en 1533. Les Espagnols entrent ensuite à Cuzco, en s’appuyant sur des factions incas et sur des peuples hostiles au pouvoir impérial. La conquête reste pourtant inachevée : des soulèvements éclatent, et un pouvoir inca se maintient à Vilcabamba jusqu’en 1572. Comme au Mexique, la prise du souverain et de la capitale ne suffit pas à soumettre immédiatement tous les territoires.

le piège de Cajamarca

Le 16 novembre 1532, la confrontation entre deux mondes bascule en quelques minutes à Cajamarca. L’empereur inca Atahualpa s’avance sur la place principale avec une suite de plusieurs milliers d’hommes venus pacifiquement. Cachés dans les bâtiments alentour, Francisco Pizarro et ses 168 conquistadors déclenchent une embuscade d’une violence inouïe.

Le rugissement des canons et la charge de la cavalerie sèment une panique totale au sein d’une foule désarmée. Au milieu du carnage, les Espagnols capturent Atahualpa vivant. En un seul coup de force, une poignée de soldats s’empare de la tête d’un empire étendu sur des milliers de kilomètres.

Machu Picchu
Machu Picchu
Le Machu Picchu est unique grâce à son intégration architecturale spectaculaire au sommet des Andes, associant la maîtrise ingénieuse du taillage de pierre inca sans mortier à un site naturel grandiose resté préservé des conquistadors espagnols.

Cabral et l’arrivée des Portugais au Brésil

En 1500, Pedro Álvares Cabral conduit une flotte vers l’Inde. En s’écartant largement des côtes africaines, il atteint le littoral du Brésil le 22 avril. Souvent présentée comme accidentelle, cette arrivée reste discutée par les historiens. Les Portugais rencontrent les populations du littoral et revendiquent ces terres, situées dans leur zone du partage de Tordesillas.

Les premiers échanges concernent notamment le bois-brésil, utilisé pour la teinture. La colonisation portugaise s’organise surtout à partir des années 1530, puis la culture de la canne à sucre transforme progressivement le littoral.

La France et les nouveaux concurrents maritimes

Verrazzano, Cartier et les débuts de la Nouvelle-France

La France cherche elle aussi une route vers l’Asie et de nouveaux débouchés. En 1524, Giovanni da Verrazzano, au service de François Ier, longe la côte orientale de l’Amérique du Nord et explore notamment la baie de l’actuelle New York. Il reconnaît le littoral sans trouver le passage espéré.

Le roi soutient ensuite Jacques Cartier. En 1534, le navigateur malouin explore le golfe du Saint-Laurent ; en 1535, il remonte le fleuve jusqu’à Hochelaga, sur le site de Montréal. La tentative de colonisation menée avec Roberval en 1541–1543 échoue. Les guerres européennes, puis les guerres de Religion, limitent longtemps les moyens consacrés à ces projets.

Les installations deviennent plus durables au début du XVIIe siècle, en Acadie puis à Québec, fondée par Samuel de Champlain en 1608. Le commerce des fourrures et les alliances avec les nations autochtones soutiennent ces établissements : la Nouvelle-France commence à prendre forme.

  Jacques Cartier ordonnant des tirs de canon pour impressonner les Indiens - Gravure d'après H. SANDHAM
Jacques Cartier ordonnant des tirs de canon pour impressonner les Indiens - Gravure d'après H. SANDHAM
Les faux trésors de Cartier

Lors de son troisième voyage, Cartier croit découvrir de l’or et des diamants dans les rochers de Cap-Rouge. Il en rapporte en France en 1542, mais ses trésors se révèlent être de la pyrite de fer et du quartz. Cette déception illustre la place de la recherche des métaux précieux dans les premières entreprises françaises.

Les explorations anglaises et néerlandaises

L’Angleterre participe aux explorations avec Jean Cabot dès 1497, puis établit Jamestown en Virginie en 1607. Les Néerlandais explorent à leur tour les côtes nord-américaines, notamment avec Henry Hudson en 1609, et développent la Nouvelle-Néerlande (ainsi que la ville La Nouvelle-Amsterdam, origine de la ville de New York). Leur Compagnie des Indes occidentales, fondée en 1621, associe commerce, colonisation et opérations militaires. L’Atlantique devient ainsi un espace de rivalité entre plusieurs puissances.

Les conséquences des grandes explorations

Des échanges à l’échelle du monde

Les nouvelles routes rapprochent les continents. L’argent américain circule vers l’Europe et l’Asie, tandis que plantes et animaux traversent les océans :

Des Amériques vers les autres continentsD’Europe, d’Afrique et d’Asie vers les Amériques
MaïsBlé
Pomme de terreCanne à sucre
TomateCafé
CacaoChevaux et bovins

Ces transferts s’étalent sur plusieurs siècles : le café, originaire d’Afrique, se développe surtout dans les plantations américaines au XVIIIe siècle.

Ces échanges colombiens transforment les économies, l’alimentation et les paysages. Les ports atlantiques prennent une importance croissante.

Les conquistadors prient avant d'entrer à Tenochtitlán
Les conquistadors prient avant d'entrer à Tenochtitlán

La colonisation et les bouleversements humains

Pour les populations autochtones, la conquête entraîne des pertes de terres, des guerres et du travail forcé. La variole et d’autres maladies venues de l’Ancien Monde provoquent des épidémies dévastatrices, aggravées par les famines et les violences. Dans les plantations, notamment sucrières, les colons développent l’esclavage et la déportation d’Africains. Les missions religieuses accompagnent l’expansion européenne pour convertir les habitants ; certains missionnaires dénoncent aussi les abus des conquérants.

Ces voyages ouvrent donc une période de relations durables entre les continents, mais aussi de domination et de résistances. Pour la France, ils préparent l’essor du commerce atlantique et les premières implantations coloniales, qui prendront une place croissante sous les Bourbons.


Sources et liens